Journée nationale des mémoires de la traite de l’esclavage et de leurs abolitions - Interventions de M. François Hollande, président de la République et de M. Manuel Valls, premier ministre - 10 mai

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Monsieur le Président du Sénat,

Mesdames, Messieurs les Ministres,

Madame la Maire de Paris,

Mesdames, Messieurs les Parlementaires,

Mesdames, Messieurs les Ambassadeurs,

Madame la Présidente du Comité national pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage,

Chères Collégiennes et Collégiens,

Mesdames, Messieurs,

Nous sommes le 10 mai, et le 10 mai depuis 2006, à l’initiative d’une proposition de loi qui avait été présentée par Christiane Taubira et du vote du Parlement, c’est la Journée nationale des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leurs abolitions.

Nous honorons donc la mémoire de ces millions de femmes, d’hommes qui ont été arrachés à leur terre, privés de leur famille, dépouillés de leurs biens les plus intimes, traités comme des objets, achetés, vendus, battus, violés, tués et qui n’avaient que ce destin misérable à transmettre à leurs enfants.

L’histoire de cette souffrance, mais aussi l’histoire de cette libération, l’histoire de cette émancipation, cette histoire-là, leur histoire, c’est aussi la nôtre et nous devons la regarder comme l’a dit Jean-Pierre Bel avec ses lumières mais aussi ses ombres. Cette histoire, c’est aussi celle des esclaves de Saint-Domingue qui, un jour, entendirent de leur île, la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen. Que disait cette Déclaration qui venait jusqu’à eux ? « Tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit et en dignité ». Alors, ils ont pensé que ce message s’adressait aussi à eux. Puisqu’il s’agissait de tous les hommes et pas simplement les blancs ou les riches, oui, à tous les hommes et à toutes les femmes. Et pourtant, ils ne virent rien venir. Alors c’est pour revendiquer ce droit que les esclaves de Saint-Domingue se soulevèrent à Bois-Caïman en 1791. Et c’est ce droit, trois ans plus tard, que la première République consacra en abolissant l’esclavage. Et c’est pour ce droit que Toussaint Louverture établit la Constitution de Saint-Domingue en 1801.

C’était la première en Amérique. Elle affirmait que la servitude est à jamais abolie sur ce territoire. Elle disait que tous les hommes y naissent, vivent et meurent libres et Français, que tout homme quelle que soit sa couleur y est admissible pour tous les emplois, que la loi y est la même pour tous, soit qu’elle punisse, soit qu’elle protège.

Mais au moment où ces paroles furent écrites, la France de cette époque-là n’était déjà plus la nation généreuse et universaliste de la Révolution. Elle n’était plus la France du Chevalier de Saint-Georges auquel l’orchestre de la Garde républicaine a rendu hommage et je l’en remercie. La France de cette époque avait oublié qu’un fils d’esclave de Saint-Domingue était devenu le Général Thomas Alexandre Dumas auquel tous les républicains pensent en ce jour et bien au-delà de Villers-Cotterêts.

C’était la France du Consulat, la France de Bonaparte. Et elle avait décidé de rétablir l’esclavage dans toutes les colonies et d’expédier même ses soldats à Saint-Domingue. Face à ces soldats, se trouvaient les troupes de Toussaint Louverture. Et quel était le chant de ralliement de ces troupes-là ? C’était la Marseillaise. Curieuse situation, atroce dilemme pour ces soldats venus de France d’entendre chanter la Marseillaise alors même qu’ils devaient écraser ceux qui ainsi se livraient au plus beau chant patriotique.

Toussaint Louverture, quant à lui, fut arrêté et déporté, envoyé en Franche-Comté, bien loin de son île. Il y mourut le 1er janvier 1804, lorsque Dessalines, qui fut son lieutenant, déclara l’indépendance d’Haïti, la première République d’un peuple noir, la patrie des esclaves libres.

L’héritier de la grande révolution, c’était lui, Toussaint Louverture. Et c’est pour son dévouement, à sa cause, qu’au Panthéon, son souvenir est gravé dans le marbre comme combattant de la liberté et comme artisan de l’abolition de l’esclavage.

Le nom de Toussaint Louverture au Panthéon voisine avec un autre, celui de son contemporain guadeloupéen, Louis Delgres, qui, lui, préféra se suicider, se suicider libre, plutôt que d’avoir une vie d’esclave. Avant de disparaître avec 300 de ses frères, Delgres eut le temps de lancer ce cri : « À l’univers entier, le dernier cri de l’innocence et du désespoir ». Et c’est encore à nous qu’il s’adresse quand il clame : « Et toi postérité, accorde une larme à nos malheurs et nous mourrons satisfaits ». C’est ce cri qui a donné son nom au monument autour duquel nous sommes réunis aujourd’hui. C’est ce Cri qui fut aussi celui de Joseph Ignace et de la mulâtresse Solitude, celui d’Auguste et de Chéry, esclaves révoltés de Martinique qui eux moururent en 1831 en lançant vive la République vers ceux qui venaient les massacrer.

C’est ce même cri de liberté, d’espoir qui sortit de la bouche de Frédérick Douglass. Il invitait Abraham Lincoln à libérer les États-Unis de la honte de l’esclavage. C’est le cri de la négritude d’Aimé Césaire, cette bouche des malheurs qui n’ont point de bouche. C’est toujours le même cri qui inspira Martin Luther King quand il parlait des droits des noirs aux États-Unis, et qui aussi, anima le combat de Nelson Mandela quand il s’agissait pour lui d’en finir avec l’Apartheid. Même chuchoté, l’espoir était toujours présent dans le coeur des esclaves. Ils se le murmuraient, ils se le transmettaient d’une génération à l’autre. Ils le faisaient courir à travers les plantations et les villages. Et c’est ainsi qu’ils ont écrit jour après jour l’histoire de leur émancipation en résistant comme ils pouvaient, avec leurs corps par la mutilation pour échapper aux corvées, par la grève des ventres pour ne plus livrer d’enfants aux maîtres, par ces terribles infanticides que commettaient ces mères par amour préférant le chagrin pour elles-mêmes que la servitude pour leurs progénitures.

D’autres sont parvenus à se libérer par eux-mêmes devenant ce que l’on appelait des nègres marrons. Ces esclaves évadés qui furent néanmoins contraints de se cacher au fin fond des forêts de Guyane ou sur les hauteurs des volcans de La Réunion ou des Caraïbes.

Alors aujourd’hui, en célébrant les mémoires de la traite de l’esclavage et des abolitions, nous nous souvenons de tout cela, de leurs peines, de leurs souffrances, de leurs combats, et nous empruntons, rien qu’un jour, mais un jour dans l’année, le long chemin qui a permis de libérer l’humanité d’une servitude, que, il y a des siècles, notre pays, oui, notre pays, organisa lui-même.

La France n’est jamais la France lorsqu’elle ferme les yeux sur son Histoire. En revanche, la France est toujours la France lorsqu’elle se situe aux côtés de ceux qui luttent pour l’égalité. La France n’est vraiment la France que lorsqu’elle défend des valeurs partout dans le monde. Elle ne peut donc pas supporter d’entendre de nouveau prononcer le mot hideux d’esclavage. Et l’enlèvement de 200 jeunes filles au Nigeria est un crime abject par lui-même, mais dès lors qu’il conduit des hommes, oui des hommes qui s’appellent ainsi, à vendre des femmes pour simplement en obtenir quelques récompenses ou tout simplement pouvoir financer non pas leur combat, mais leur traite, car il s’agit de cela, alors, la France doit être aux côtés du Nigeria pour libérer ces jeunes otages et pour pouvoir punir ceux qui se livrent à de telles abominations.

Ce drame nous rappelle aussi qu’il y a encore dans le monde d’aujourd’hui 22 millions, je ne sais pas comment on arrive encore à ce chiffre, de victimes de la traite, 22 millions de personnes exploitées, livrées aux trafiquants, contraintes à la prostitution, au travail forcé, 22 millions dans le monde d’aujourd’hui.

Agir pour les libérer, c’est poursuivre au 21ème siècle, notre siècle, la lutte des abolitionnistes et le gouvernement a érigé cette cause en priorité de l’État. Un plan a été préparé par Najat Vallaud-Belkacem pour s’adresser à toutes les victimes, les identifier, les accompagner, les sortir de cette situation, surtout lorsqu’il s’agit de mineurs. Ce plan s’attaquera aux mafias, aux réseaux, aux trafiquants à ces nouveaux esclavagistes qui reproduisent à l’échelle internationale une traite que l’on pensait disparue.

La France est une nation qui rassemble des citoyens par- delà leur diversité, leurs parcours, leurs origines, leur couleur de peau. La France est donc fière aujourd’hui alors qu’elle commémore une tragédie, un drame, un supplice. Oui, la France est fière des Outre-mer, de leurs richesses humaines et aussi de leur rayonnement sur les cinq continents. La France est fière de tous ses enfants, qu’ils soient nés ici, sur notre sol ou à l’étranger. La France est fière de sa jeunesse ici rassemblée, à laquelle elle doit donner toutes ses chances, et c’est pourquoi nous ne pouvons admettre les discriminations, qu’elles se situent à l’école, au travail, dans l’accès à la culture et même dans la reconnaissance des mémoires. La promesse des réalités que la République a faite à ses enfants, il y a plus de 200 ans, nous engage toujours.

Alors, je veux saluer toutes celles, et tous ceux qui contribuent à cette oeuvre nécessaire, les historiens qui font progresser nos connaissances sur ce qu’a été l’esclavage, la traite, les associations qui nous aident à comprendre l’Histoire, mais aussi les drames du présent, les artistes qui entretiennent la flamme et transmettent dans l’hexagone, dans les Outre-mer, en Afrique, le message de ceux qui ont lutté pour se libérer de la tragédie de l’esclavage et qui font savoir que l’humanité n’oubliera jamais, et en même temps continuera à avancer. Parce que c’est au nom de l’humanité que nous sommes réunis aujourd’hui, en ce 10 mai, pour nous souvenir, mais aussi pour porter le message inaliénable, le message inaltérable du droit à la dignité.

Ce message de la dignité, c’est le message de la France quand elle se veut universelle.

Merci./.

(Source : site Internet de la présidence de la République)

Journée nationale des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leur abolition - Allocution de M. Manuel Valls, Premier ministre (Paris, 10/05/2014)

Madame la Ministre,

Madame la Maire de Paris,

Madame la Maire du 17e arrondissement,

Mesdames et Messieurs les Élus,

Monsieur le Président de l’Association des Amis du Général Dumas,

Mesdames et Messieurs,

Tout a été dit, je voudrais à mon tour m’exprimer.

Des lieux peuvent nous marquer à jamais ; l’Ile de Gorée, au large de Dakar, est de ceux-là. Et je veux rappeler à chaque fois ce lieu, parce que devant ces fers plantés dans le sol, je me rappelle de Gorée, l’île de départ des esclaves.

C’était à l’automne dernier, lors d’un déplacement officiel au Sénégal, j’avais voulu me rendre une nouvelle fois sur ce site, sur ce petit bout de terre face à l’immensité de l’océan. Petit bout de terre, symbole du plus grand des crimes : un crime contre l’humanité.

Une même exigence relie l’Ile de Gorée et cette place parisienne : la dénonciation de l’outrage, la reconnaissance des souffrances. Et aujourd’hui, 10 mai, nous accomplissons un travail indispensable, pour la vérité et contre l’oubli.

D’abord, la vérité historique sur ce que fut la traite négrière, terrible saignée qui, pendant plus de trois siècles, a mutilé l’Afrique, tout en déshonorant l’Europe. 12 millions d’êtres humains, hommes, femmes, enfants, rabaissés, humiliés, violentés, ont été arrachés à leur terre. Moins que des hommes, un peu plus que des marchandises : telle fut l’équation infâme du commerce triangulaire. Cette histoire, c’est notre histoire : l’histoire de la France, de la métropole, et des Outre-mer. Elle doit être dite, rappelée, enseignée, assumée, sans rien occulter.

Bien sûr, notre histoire a sa part de grandeur, de gloire qu’il faut célébrer. Mais elle a aussi une part plus sombre, qu’il faut en permanence éclairer. Car c’est en regardant avec lucidité son passé qu’une nation peut bâtir avec responsabilité son avenir, se réconcilier avec elle-même. C’est ce que nous faisons aujourd’hui.

Ici réunis, nous affirmons une vérité, et nous luttons donc contre l’oubli. Nous nous souvenons de ce que fut l’horreur de la traite, l’enfer de l’esclavage. Nous rappelons également ce long combat qui permit son abolition.

Et l’abolition, c’est notre victoire, c’est la victoire de la République. Elle débute au coeur du Siècle des Lumières, avec Condorcet, Diderot, Olympe de Gouges, plaidant pour la morale et l’humanisme. Elle se poursuit et s’accélère avec la Révolution, sur fond de révolte des esclaves à Saint-Domingue, aujourd’hui Haïti. L’abbé Grégoire fit alors cette prophétie : « un jour, des députés de couleur franchiront l’océan pour venir siéger ici ». Ce présage, à l’époque insensé, est aujourd’hui vérifié. Et c’est la grandeur de la France, sa fierté, d’avoir engagé ce mouvement pour que dans nos assemblées locales, dans l’hémicycle, au gouvernement, des femmes, des hommes, par leur visage, leurs nom et prénom, disent ce qu’est la France, son histoire, sa diversité, sa force.

Et ce mouvement, il faut sans cesse l’encourager, le poursuivre. Il a été initié par de glorieux anciens, eux-mêmes descendants d’esclaves. Je pense à Félix Éboué ou à Gaston Monnerville.

La France aujourd’hui s’est construite pas à pas. Au fil des époques, des individus, au-delà de leurs origines, se sont retrouvés dans les trois couleurs de notre drapeau et dans les valeurs de la République. Une République qui, jeune et enthousiaste, le 4 février 1794, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, a aboli l’esclavage, magnifique avancée offerte au monde entier, au nom des valeurs universelles.

L’histoire nous apprend cependant que les grandes idées peinent souvent à trouver leur chemin. 1794 n’a pas suffi. La République dut recommencer, en 1848, avec Victor Schoelcher, mais aussi - ne les oublions pas - Alexandre Ledru-Rollin ou Alphonse de Lamartine, toutes ces consciences qui ont préparé ce grand moment où les chaînes ont été définitivement brisées.

Ce 10 mai marque un anniversaire : celui de la loi de 2001, portée par Christiane Taubira. La France fut alors la première nation au monde à mettre des mots, les plus lourds qui soient, sur les exactions du passé.

Le 10 mai, voulu par le président Jacques Chirac, et que vient de commémorer le président de la République dans les Jardins du Sénat, est une date primordiale, mais pas une date isolée. Partout, aux Antilles, en Guyane, à Mayotte et à La Réunion, des moments de commémoration et de recueillement sont prévus tout au long de l’année. Ils sont autant de moments utiles, avec le 23 mai, journée de la commémoration de l’esclavage, pour dire et redire ce que furent l’asservissement, l’humiliation, l’arbitraire, la négation de l’homme par l’homme.

Nous devons dire et redire, car si 1848 fut l’année de l’abolition, elle fut aussi le début de l’oubli. L’époque fit le choix du silence, du non-dit. Et pendant longtemps, les faits sont restés cachés, et les plaies enfouies dans la mémoire des descendants. Edouard Glissant a même parlé d’une « mémoire rétive » à reconnaître la réalité.

Si le savoir historique est désormais enseigné dans nos classes, la mémoire n’y est peut-être pas suffisamment présente. Cependant, cette mémoire ne doit pas nourrir les antagonismes, les poussées identitaires ; elle doit être la mémoire collective de tous les Français. L’esclavage, ses souffrances, doivent trouver leur place dans notre histoire nationale, une histoire pacifiée autour des mémoires réconciliées, qui ne deviennent plus qu’une.

La mémoire, je le disais, a ses lieux : l’Ile de Gorée, et bientôt cette oeuvre de paix que sera le Mémorial ACTe de Pointe-à-Pitre. La mémoire a aussi ses grandes figures, ses combattants de la liberté, ses résistants, qui luttèrent pour l’émancipation. Ils viennent d’être rappelés : Toussaint Louverture, Louis Delgrès, la mulâtresse Solitude, et le général Dumas, le premier des trois Alexandre. Fils d’un colon et d’une esclave, il fut privé de droits, privé également de patronyme. Dumas, avant d’être un nom d’écrivain, fut donc le choix d’un nom de soldat.

Mais la Révolution, emportant les règles et les privilèges, devait tout changer. Le courage, l’audace, la témérité firent du soldat Dumas un jeune général, le premier général métis, défenseur de la République et de ses valeurs, que beaucoup d’entre nous découvrirent, il faut bien l’avouer, très tard. Et je fus très heureux de pouvoir inaugurer, il y a quelques années, une allée dans la ville d’Évry consacrée à ce grand républicain.

Celui qui meurt à Villers-Cotterêts est un symbole, symbole de la République qui brise les chaines, qui casse les discriminations, qui affirme que la valeur d’une femme, d’un homme, ne se juge pas à la couleur de sa peau. Et nous avons tenu à ce que le gouvernement soit présent, à travers la présence de George Pau-Langevin, la ministre des Outre-mer. Elle était présente aujourd’hui à Villers-Cotterêts, aux côtés des associations, pour commémorer ce grand homme, alors que certains voulaient installer l’indifférence.

Être républicain, être français, aimer profondément son pays, c’est savoir rendre hommage à celles et ceux qui ont édifié la République. Se soustraire à cette exigence est non seulement une faute, un manquement très grave, mais c’est dire, au fond, qu’on n’aime pas son pays, qu’on n’aime pas notre pays, qu’on n’aime pas la France.

Né esclave, le général Dumas l’est cependant resté : esclave du regard des autres, un regard qui repousse, rejette, et affirme qu’il y a des êtres inférieurs. L’esclavage, c’est en effet établir une hiérarchie, contester à autrui sa condition d’homme. Et comment ne pas voir, dans les arguments qui, hier, justifièrent la traite, une similarité avec ceux qui, aujourd’hui, nourrissent le racisme ? C’est pour cela aussi que cette journée est indispensable. C’est pour cela, d’ailleurs, qu’elle dérange tous ceux qui croient à l’existence des races. C’est pour cela que nous devions être là au rendez-vous, pour ne pas laisser une tribune à ceux qui voudraient nous la confisquer.

Car quand une ministre de la République, la Garde des Sceaux, Christiane Taubira, un beau visage venu de l’autre côté de l’océan, de la Guyane, subit des mots ou des gestes infâmes, c’est bien que le combat n’est pas terminé. C’est le signe que la République a encore à lutter, avec toute sa force, toute sa détermination, contre toutes les haines, l’intolérance, le racisme et l’antisémitisme. Tous ces combats vont de pair. L’un ne va pas sans l’autre, ils se renforcent mutuellement. Il n’y aurait rien à gagner dans la concurrence des mémoires. Car toutes les souffrances passées sont un même fardeau pour l’humanité. La Traite, la Shoah, et ces autres génocides dont on ne parle pas assez, doivent être dénoncés dans leurs spécificités, mais avec une même force et les mêmes moyens. Car c’est l’humanité que l’on défend, l’humanité que l’on élève au-dessus de cette haine de l’autre, qui a trop souvent frappé, et qui frappe encore trop souvent.

Je sais que la question des réparations de la traite se pose, mais on ne répare pas l’histoire. L’histoire ne peut que parer à l’oubli et préparer l’avenir. La tragédie d’hier doit nous guider aujourd’hui en posant une exigence : celle de toujours mieux combattre toutes les discriminations qui sont à l’oeuvre, des discriminations qui sont autant de barrières invisibles, qui enferment, autant d’entraves qui empêchent et brident les talents. Elles pèsent lourdement sur notre société française, et notamment sur une part de notre jeunesse qui en vient à douter de la France. La lutte contre les discriminations doit donc nous mobiliser encore davantage ; les pouvoirs publics bien sûr, et c’est la tâche du gouvernement, mais au-delà, chacun d’entre nous.

La lutte contre l’esclavage fut un combat du passé, il demeure un combat du présent : pas seulement parce que des représentations rétrogrades se prolongent dans les esprits, mais parce que l’esclavage perdure toujours dans les faits. L’exploitation de l’homme par l’homme, l’utilisation extrême de la main-d’oeuvre, notamment des enfants, la marchandisation de l’humain, toutes ces tristes réalités n’ont pas disparu, elles sont quotidiennes, et pas forcément lointaines. Ce sont des réalités qui défient chaque jour la France, ses valeurs et sa devise. Liberté, égalité, fraternité demeurent donc des combats, tout comme le combat pour les droits de l’Homme, qui réclament notre acharnement.

Et chacun d’entre nous peut avoir en mémoire ces mots de CÉSAIRE, généreux et universels : « une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde ». Le respect de la dignité humaine est le plus grand des principes, un principe absolu. Sans lui, nous nous perdons. Ne soyons donc pas moribonds, et écoutons Césaire, prolongeons son combat pour l’égalité et les valeurs de la République. Des valeurs qui comptent pour nous-mêmes, mais qui ont l’ambition de compter également pour le monde. Cela a toujours été le rôle de la France, et il le reste. C’était l’esprit des révolutionnaires, qui a aboli l’esclavage. Cet esprit, mesdames et messieurs, nous en sommes héritiers, c’est à nous de le défendre, de le faire vivre, et de le transmettre inlassablement./.

Dernière modification : 16/05/2014

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